L’héritage littéraire de Virginia Woolf

Les heures et Johannesburg, deux romans féministes
Roman Johannesburg héritage littéraire de Virginia Woolf

L’héritage littéraire de Virginia Woolf

 

Que reste-t-il de cette femme de lettres anglaise, romancière, nouvelliste, conférencière  ?

J’ai eu l’occasion de relire le roman Les heures de Michael Cunningham (1999), directement inspiré de la vie et l’œuvre de Virginia Woolf.

Les heures est construit sur une imbrication de 3 personnages féminins.

Le premier se nomme Virginia Woolf. Il est directement inspiré de la romancière. Elle est ici en retrait de Londres avec son mari léonard. Elle y est surveillée comme l’huile sur le feu en raison de ses délires et de sa santé fragile. Elle tente de poursuivre son œuvre littéraire.

Après une visite de sa sœur Vanessa et de ses enfants, elle prend subitement la route de Londres dans l’espoir de s’échapper. Peine perdue puisque Léonard la retrouve. Elle arrive à le convaincre après cet incident de revenir vivre à Londres où le tourbillon de la vie lui manque.

Le deuxième personnage est Mrs Dalloway, en réalité une transposition du personnage de roman écrit par Woolf. Elle vit à New York, proche d’un écrivain malade qu’elle a aimé. Celui-ci vient de recevoir un prix. Devant l’insupportable déchéance qu’il subit, il finit par se suicider chez lui devant les yeux de Mrs Dalloway.

Mrs Daloway vit avec Sally et a une fille adulte Julia.

Et puis nous avons Laura Brown, une jeune femme vivant à Los Angeles à la fin du XXIe siècle. . Elle est mariée, mère d’un petit garçon et enceinte. On sent son malaise profond à l’idée d’être mère, épouse.

Elle est en proie aux tourments parce qu’elle est attirée par une jeune femme, Kitty. Son seul désir est de lire le roman Mrs Dalloway et de fuir la réalité.

Le roman est une alternance entre ces 3 voix féminines. La construction en gigogne crée un effet de miroir entre les préoccupations de ces femmes. La mort, le suicide, la féminité, le mariage, l’homosexualité sont des thèmes récurrents qui unissent ces destins.

Ces thèmes ont interrogé Virginia Woolf dans son œuvre et sa vie.

La fin spectaculaire relie les 3 histoires. La fiction dans la fiction est maîtrisée avec maestria par Cunningham. La finesse de ce roman réside aussi dans la psychologie des personnages et une vision de la femme à diverses époques et sociétés.

C’est cela l’héritage de Woolf :

  • l’engagement de la femme dans une carrière professionnelle,
  • l’accomplissement du destin de la femme indépendamment de tout acte marital,
  • la femme face à ses choix d’être mère,
  • la sexualité assumée.

 

L’héritage de Virginia Woolf en 2020

 

Et puis, en ce début d’année 2020 j’ai eu le plaisir de découvrir Johannesburg écrit par Fiona Melrose (Afrique du Sud) aux Éditions La Table Ronde. Le personnage principal est une incarnation de Virginia Woolf dont l’auteur se réclame. Elle est artiste, libre, sans enfants, tourmentée.

Gin donc, est surnommée ainsi en fonction de sa grand-tante du même prénom, elle-même écrivaine. Celle-ci s’est suicidée à 80 ans dans l’océan. Or, la vraie Virginia Woolf s’est suicidée dans une rivière, on le sait.

La relève est là assurément, d’un point de vue du féminisme, du style d’écriture, de la psychologie des personnages et de la poésie même.

 

Johannesburg de Fiona Melrose, roman

 

3 personnages se réveillent tôt, dérangées par le bruit de l’orage. September, un clochard, Gin (Virginia Brandt) de retour au bercail pour les 80 ans de sa mère et Mercy l’employée de maison.

On est à Johannesburg, Afrique du Sud, en hiver et à quelques semaines de Noël. Le roman est basé sur une journée et se construit sur les heures successives de cette journée. Je sais dès les premières pages que ce livre va me séduire entièrement. Fiona Melrose sait parfaitement instiller une ambiance.

C’est un jour très particulier qui voit enfler une rumeur : la mort de Mandela. Mandela est qualifié de boussole morale. Est-il déjà mort ? September est persuadé que oui, depuis des mois.

Gin s’appelle Virginia comme sa tante qui était écrivaine. Celle-ci avait une certaine notoriété et s’est suicidée dans l’océan à l’âge de 80 ans.

Gin est peintre. Elle vit à New York. Elle a fui étant jeune adulte pour se réaliser et échapper à la désapprobation de sa mère qui ne la comprend pas. Elle a laissé son amoureux Peter, trop fragile pour la soutenir.

« Elle laissa ses cheveux mouillés, formant de longs serpents brûlés, dégoulinants de venin sur son dos et ses bras » (p. 21).

Neve la mère de Gin ne veut pas de la fête d’anniversaire. Elle est en conflit avec sa fille. Son retour lui pèse. Elle parle de Virginia, sa tante, qui s’est suicidée dans l’océan. Ce sont les fantômes de l’océan qui lui dictaient ses histoires.

Neve a souffert dans sa chair suite à une maladie où, ni son mari, ni sa fille, n’ont été un soutien moral. Son seul lien affectif était son chien.

Neve parle de la lignée de femmes au-delà de Gin, de leurs destins réussis, avec des carrières. C’est un hommage au féminisme encore !

Gin a des éclairs de lucidité effrayants sur le monde, sur la vie. Elle se dit qu’elle n’aurait pas dû venir.

Dans la matinée, alors que sa mère refuse de la voir, Gin sort faire les courses pour la soirée d’anniversaire de sa mère. Elle est oppressée par la ville, les mendiants. Son unique but est d’organiser cette fête qui est si loin de ses conventions à elle.

« Je n’y arriverais pas. Mais après tout qu’est ce que ça peut faire ? Une fête au moment où le monde commence à s’écrouler et/ou les bébés sont gazés dans leur sommeil » (p. 127).

Elle va tenter de faire plaisir à sa mère malgré tout. Elle n’est pas ce qu’on attend d’elle, ni en tant que fille, ni en tant que femme et relation amoureuse. L’état de dépendance dans une relation amoureuse lui enlève sa raison d’être.

« Elle était sans amarres, une étoile affranchie de la pesanteur, de toute orbite, n’ayant plus sa place dans aucune constellation » (p. 64).

Gin est forte et fragile à la fois parce qu’elle souffre, mais sait ce dont elle a besoin et qui elle est.

« Elle ne doutait pas qu’un jour ou l’autre, dans cet effort constant pour s’agripper à la vie, elle trébucherait et ferait une chute mortelle. Ce serait elle qui choisirait. Qui prendrait les devants. Elle n’était pas du genre à rester assise à réfléchir d’une manière sentimentale. Elle avait l’esprit en acier trempé » (p. 180).

Fiona Melrose place des phrases en italique à la fin des paragraphes, soit les pensées des personnages, soit des incantations. On pourrait parler de voix comme celles qu’entendait Virginia Woolf.

Peter, l’ancien flirt de Gin est devenu avocat. Sa vie personnelle est un fiasco.

Il a défendu les intérêts des industries minières. Celles-là mêmes qui ont conduit à une bavure lors d’une grève où September, issu d’une ethnie, a perdu l’usage d’une partie de son visage.

Il était déjà difforme puisque bossu. September rôde chaque jour sur le parvis du Diamond, siège des industries minières avec une pancarte et vit en marge. Il subsiste grâce à sa sœur Duduzile.

L’écriture est sensuelle et photographique. Tout le long du roman, il y a une tension qui habite les personnages, la ville, les visiteurs de la résidence Mandela. Johannesburg est un personnage à part entière.

« Car c’était ça Johannesburg : le commerce était le nouveau colonisateur, et tout ce qui existait avant était déprécié et éliminé » (p. 18).

« La ville entière était un accident mortel » (p.70).

Mais on trouve aussi dans l’écriture de Fiona Melrose, par moments, une dureté, une lucidité brusque :

« Une réception ou les formes entières, les têtes, les queues, les pieds sont disposés sur un plateau n’est plus du tout une réception, mais une autopsie » (p. 102).

 

Mon avis sur Johannesburg de Fiona Melrose

 

Ce roman est dramatique. C’est la fin d’un cycle individuellement et collectivement. Le parallèle est fait avec la mort de Nelson Mandela, le père de la nation. La mort de September est mauvais signe. On devine à la fin du roman que Peter va changer de vie et défendre d’autres intérêts que les dirigeants de la mine. Soignera-t-il enfin sa blessure suite au départ de Gin, 20 ans plus tôt ?

Les pales d’hélicoptères constants, l’orage qu’on attend, le chien de Neve qui a disparu, Neve qui part dangereusement dans la ville, la ville menaçante, tout est sujet à angoisse. Le paroxysme arrive quand l’orage éclate.

Même les personnages secondaires prennent une autre direction, comme Richard qui travaille avec Peter ou Duduzile qui décide de retourner dans sa région d’origine après la mort de son frère, September.

J’ai voyagé dans Johannesburg, j’ai senti le soleil sur ma peau, le manque d’air, vu les quartiers barricadés de maisons opulentes, observé le Diamond (quartier d’affaires). J’ai voyagé plus loin que n’importe quel guide, menée par l’esprit zoulou, entendant l’océan saturé de voix, guidée par l’odeur des frangipaniers.

La fin du roman est un chant d’espoir, d’humanité. Gin est en vie, souhaite vivre, vibre et éprouve de la gratitude, me semble-t-il.

Je suis ici :
Rédactrice de contenus web, autrice de fiction, community manager, relectrice et correctrice.