La catégorisation des êtres vivants et le combat pour leurs droits aux États-Unis

Braves bêtes : animaux et handicap, même combat ?
Droits des animaux et des handicapés aux État-Unis

D’emblée, dans cet essai datant de 2017, traduit en français en 2019, l’autrice américaine Sunaura Taylor nous parle de 2 notions essentielles pour aborder le handicap :

  • le validisme (système discriminant de valeurs liées au corps),
  • et le spécisme (supériorité de l’homme sur l’animal).

P 108 : » Le spécisme, c’est croire que les êtres humains sont supérieurs à tous les autres animaux et fermer les yeux sur nos pratiques et notre domination sous prétexte que nous, humains sommes au-dessus des animaux, tant sur un plan spirituel que biologique. ».

Il faut avoir ces notions en tête lors de la lecture de « Braves bêtes : Animaux et handicapés, même combat ? » pour appréhender les mécanismes de la hiérarchie des êtres vivants.

L’autrice est handicapée de naissance. Les déchets chimiques de l’armée américaine déposés à ciel ouvert dans son secteur d’habitation l’ont contaminée alors qu’elle n’était qu’un fœtus. Elle est atteinte d’arthogrypose, ce qui l’oblige à être en fauteuil.

S. Taylor a su très tôt que la lutte pour le droit des animaux était engagée. C’est une fois adulte qu’elle a su que la communauté des personnes handicapées avait ses figures de proue. Elle est devenue militante lors de ses études artistiques grâce à son projet sur le monde animal.

Dans quelle échelle de valeurs sont placés les animaux et les handicapés en Occident?

Fait surprenant, la population handicapée à l’échelle mondiale représente 15 à 20 %. C’est la plus grande minorité au monde.

Parallèlement, les animaux d’élevage sont en surpopulation sur la planète. S. Taylor nous décrit les conditions des élevages industriels aux États-Unis. Insoutenable ! Pourquoi parler de cette minorité silencieuse ? Tout simplement parce qu’on nie les droits de ces animaux, qui n’ont d’autre raison d’exister que de satisfaire notre alimentation. Les industries créent les conditions de souffrance et les situations de handicap à cause des conditions de vie et des objectifs de consommation destinés aux humains.

Les animaux sont des objets dont on nie la souffrance, la sensibilité même. On entrave leurs besoins les plus élémentaires. Le handicap chez ces animaux est très répandu. Et j’irai presque jusqu’à dire une seconde nature !

Que dire des animaux de laboratoire à qui on fait subir les pires horreurs, ou aux humains aux caractéristiques hors norme que l’on a exhibés dans des cirques, même au XXe siècle ! La différence permet de déclasser, réduire en esclavage, maltraiter, soustraire aux droits les plus élémentaires.

Le système américain est très inégalitaire et les structures pour personnes handicapées sont des organisations à but lucratif. Le validisme est très ancré aux États-Unis où les discriminations sont multiples. Le handicap y est considéré comme un problème d’ordre médical et non sociétal. Même les politiques de l’immigration reposent sur des critères de handicap.

C’est un problème culturel. En effet, au XIXe siècle, les anthropologues ne faisaient pas la différence entre les caractéristiques liées à la race et celles liées au handicap. Ils les confondaient.

A l’époque des populations ont été assimilées à des animaux (Amérindiens considérés comme des retardataires de l’évolution). On voit que les notions d’animalité et de handicap sont discriminantes.

S. Taylor parle d’anthropocentrisme, c’est-à-dire de la supériorité de l’Homme sur l’animal. Elle nous qualifie d’animaux par opposition aux animaux non humains (poule, éléphant, poissons..).

S. Taylor dit qu’il n’est pas possible de traiter le handicap et l’animalité en dehors des autres catégories. Elle souhaite qu’un système global inclusif remette ces communautés sur le même pied d’égalité en matière de droits.

L’autrice a grandi dans une famille progressiste et militante qui l’a acceptée avec son handicap dès le départ. Ils refusent de manger de la viande.

L’éthique pour les handicapés et les animaux, cause commune ?

Pour elle, le combat éthique pour le droit des animaux et le droit des personnes handicapées est le même. Peter Singer, un philosophe et professeur de bioéthique (auteur du livre La libération animale) parle d’ “égalité de considération“, mais pas d’égalité de traitements ni de droits. Ce qui compte, pour lui et d‘autres, ce sont les facultés pertinentes d’un point de vue moral (comme la rationalité). Philosophiquement et juridiquement, les aptitudes mentales servent à faire la différence entre qui est une personne et qui ne l’est pas, d’où le principe de déshumanisation.

L’autrice s’oppose aux arguments de Singer qu’elle a d’ailleurs eu l’occasion de rencontrer. Pour elle, les animaux sont capables d’éprouver des sentiments, d’avoir une vie sociale, d’élaborer des stratégies, de transmettre… Pour elle, le critère de rationalité censé décider de qui est une personne est erroné.

Quant aux humains, il faudrait considérer leur rythme singulier, leur vécu et leurs facultés propres. S. Taylor estime que le handicap est une richesse, une manière d’explorer la créativité et d’être inventif au quotidien.

Je cite un extrait très révélateur du spécisme et du validisme (de Cathryn Bailey, intellectuelle féministe) :

« Le problème ce n’est pas la raison en elle-même, mais le fait qu’elle ait été placée sur un piédestal, au-dessus des émotions, des sensations et des autres façons de savoir et d’être. Cette définition de la raison est un héritage du patriarcat, de l’impérialisme, du racisme, du système des classes, du validisme, et de l’anthropocentrisme – autant d’oppressions qu’elle porte trop souvent. »

L’interdépendance entre les êtres vivants, la solution à l’intégration des handicapés et des animaux dans la société

L’autrice termine son essai en parlant d’interdépendances entre les espèces en incluant également l’environnement. Les personnes handicapées prônent l’autonomie, l’interdépendance. On pourrait utiliser le terme d’inclusion aussi.

Le combat pour les droits des animaux et des personnes handicapées est le même d’après d’elle. Elle regrette que le débat sur l’éthique animale soit entaché de sexisme et de racisme (catégorisation des humains).

Autre problème, l’utilisation d’animaux pour des tests médicamenteux pour soigner des maladies, mais aussi pallier des handicaps. C’est d’autant plus contradictoire que l’élevage industriel est hyper polluant :

  • industrie très gourmande en eau, nappes phréatiques polluées par les rejets des industries,
  • rejet considérable dans l’air de méthane par les bovins,
  • déforestation pour planter des céréales qui nourriront les animaux,
  • soins médicamenteux qui rendent malades les humains.

Mon avis sur Braves bêtes : Animaux et handicapés, même combat ? 

Cet essai bouscule les consciences et pose les bases d’une réflexion nécessaire pour une éthique du vivant : englober tous les êtres vivants valides et handicapés dans un même système qui reconnaît leurs valeurs propres, leurs besoins. Il s’agit d’accepter que la planète regroupe des entités interdépendantes. Il faudrait agir en tenant compte de toutes à la fois. Sinon, l’écosystème entre les êtres vivants est déséquilibré et génère de la souffrance. L’intérêt de tous au lieu de l’intérêt de quelques-uns, c’est effacer la notion de minorités.

C’est un long combat éthique qui a commencé il y a des dizaines d’années. La crise sanitaire du covid-19 donne encore plus matière à réfléchir à toutes ces notions d’interdépendance, d’exploitation des animaux, d’environnement, d’éthique pour les êtres vivants, quels qu’ils soient.

Ce livre est parfois d’un niveau de lecture élevé, quand il s’agit d’aborder des notions théoriques. Il alterne avec des passages plus accessibles, notamment sur le vécu de l’autrice :

  • son enfance et la perception de son handicap par elle-même et les autres,
  • sa vie d’artiste et les parades techniques utilisées pour créer,
  • ses contraintes physiques à cause de l’arthrogrypose,
  • sa vie avec son chien d’assistance Bailey qui a fini sa vie avec un handicap.
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Carole Bessiere
Rédactrice de contenus web, autrice de fiction, community manager, relectrice et correctrice.
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